jeudi 17 juillet 2008

De ma famille

Comme c’est malheureusement le cas pour beaucoup de transsexuelles, les ponts sont coupés avec ma famille depuis maintenant presque un an. Lorsque j’ai expliqué à l’une de mes sœurs ce que je vivais, dans une crise émotive, elle me lança qu’elle aurait préféré apprendre que j’étais morte. Depuis, elle et la majorité des autres membres de ma famille m’ont tuée socialement. C’est elle qui recevait à Noël, et ma conjointe, son fils et moi-même n’étions pas les bienvenues. Malgré le fait que ma conjointe et moi, avions reçu toute la famille à tous les deux ans, durant les 14 dernières années et que nous faisions plusieurs partys ou les mets fins et les bons vins, étaient fournis à profusion. Malgré aussi que j’y serais allée en homme. Tout d’un coup que j’aurais parlé de mon « problème »? Le risque était trop grand et il aurait brisé « la quiétude » de ma très chère petite sœur. Maintenant, tous les événements familiaux se font sans ma présence. Je suis « barrée » comme on dit. Je parle encore à mon père et à deux de mes frères qui me voient à l’occasion. Mais je viens d’une famille recomposée de neuf enfants, sans compter les conjoints et mes petits neveux et nièces dont je suis aussi coupée. La semaine dernière, je me suis vraiment fâchée et je suis « tombée dans la face » de mon père et de mes deux frères. Je suis estomaquée et profondément blessée qu’ils n’ont jamais rien dit au reste de la famille et qu’ils acquiescent, de facto, à mon exclusion systématique de la famille. Ils disent accepter ma condition, mais à chaque fois que nous nous rencontrons ils me parlent de la famille, me donnent des nouvelles auxquelles je n’ai pas la capacité de réagir et m’accusent de ne pas donner « le temps ». Par exemple, l’une de mes sœurs a fait une deuxième fausse couche, mais elle aime mieux ne pas me parler avant qu’elle ne soit prête. Ça me met en « tabarnak » de savoir ça et de ne pas avoir la capacité de réagir. J’ai dit à l’un de mes frères de ne plus me donner de nouvelles de la famille et de ne plus leur en donner de moi. S’ils veulent savoir comment je vais, ils pourront toujours me téléphoner. Ce qui me chagrine vraiment dans tous ça est que plus le temps passe, plus il passera. À un certain point, ce sera rendu facile d’agir comme si j’étais morte et la culpabilité du rejet qu’ils me font vivre empirera les choses. Lors de la dernière discussion avec l’une de mes sœurs, elle me demandait de respecter le fait qu’elle avait besoin de temps. Je lui répondis, que je comprenais, mais que je me demandais ce qu’elle faisait de ce temps. Voit-elle un psychologue, fait-elle des lectures ou pense-t-elle que par miracle, un beau matin elle va se lever et que cette journée-là elle sera enfin prête à me voir telle que je suis? La conversation se termina là et nous n’avons jamais reparlé depuis. Mon père me dit qu’il ne pouvait rien faire. Je lui répondis que je comprenais le fait qu’il ne fasse rien. Mais qu’il y avait quelque chose à faire, qu’il pouvait faire quelque chose et qu’il ne faisait rien. Il pourrait dire que c’est inadmissible qu’une fête de famille ait lieu sans l’un de ses membres. Il pourrait faire la grève de sa présence. Il pourrait être le père de famille qui « parle dans le casque » à ses enfants. Mais il est faible, vieux, a peur du risque et ferme sa gueule. Mes deux frères qui sont mieux placés pour parler sont tout aussi lâches. Si l’un des membres de la famille avait subi ce sort, il me semble que j’aurais été la première à le défendre et à être outré de cette injustice.

Le plus triste dans tout ça, est que le prochain moment qui risque de tous nous réunir, sera très probablement à la mort de mon père. Mais à ce moment-là, ma famille aussi sera probablement enterrée pour moi…

6 commentaires:

Panthère rousse a dit…

Michelle, je ne sais pas quoi te dire pour t'encourager. Ça doit être très dur d'être ainsi exclue de sa famille. Je me souviens d'une compagne d'université qui s'est convertie au judaïsme avant de se marier pour que son chum, tout à fait laïque, ne soit pas exclu de sa famille. Le frère du chum s'était marié quelques années avant avec une «goy» et les parents avaient fait des rites funéraires comme s'il était mort. Son père ne lui a plus jamais parlé, mais sa mère lui parlait en cachette. C'est courant paraît-il chez les juifs traditionnels «d'enterrer vivant» quelqu'un qui s'est marié avec un non-juif. J'espère que les membres de ta famille reviendront à la raison et passeront par dessus leur choc. Mais en tout cas, si ça peut t'encourager, tu as plein d'amis prêts à te soutenir. Courage!

Pour ce qui est des regards, tu sais, même moi qui ne suis pas transsexuelle, j'ai parfois l'impression qu'on me regarde de travers, qu'on me trouve l'air folle, etc. Ma psy appelle ça faire de l'hypervigilance et dit qu'il faut apprendre à se foutre des regards des inconnus. Mais c'est sûr que t'es remarquable, avec ta grandeur... Peut-être qu'un jour viendra où tu sentiras que d'être remarquable est un point positif - du genre on remarque le beau pétard! :-) - mais je comprends que pour le moment, tu préférerais passer plus inaperçue. Au moins, c'est Montréal, tu n'es pas pognée dans un village où tu sentirais peut-être tout le temps des regards pesants.

Bon, je ne suis peut-être pas très encourageante, mais sache que je t'admire et il y en a plusieurs autres dans mon cas.

Danièle

Anonyme a dit…

Tu sais, la famille est source de douleurs aussi grandes que les joies... Dans la famille biologique, on hérite souvent de "rôles" et c'est difficile de s'en défaire sans provoquer des remous.

La plupart de ceux qui dénoncent l'inceste sont aussi exclus de leurs familles. Presque tous.

Il faut assumer nos choix et se faire une autre famille. Celle de la nouvelle vie.

xx

g

kim a dit…

Triste de lire ceci. ça me fait revivre ma propre réalité familiale et mon impuissance devant la situation.

Je ne sais pas comment construire un pont car j'ignore si la rivière est à l'étiage et à quoi ressemble la crue.

En autant que la rivière ne soit pas de tes propres larmes et que la haine ne remplisse ton puit...

Bref, il faut faire de petit pas. Attendre sans appréhender. Et agir au bon moment.

Anonyme a dit…

La famille Michelle... on le la choisit pas. C'est un lieu commun, je le sais.

Je te souhaite qu'ils s'en remettent parce que tu sembles y tenir. Cela dit, le soutien des gens qui choisissent de te le donner parce qu'ils t'aiment est infiniment plus précieux dans la période que tu traverses.

Advienne que pourra. Ou... Eh bien comme on disait au Cégep en trinquant : à ceux qui nous aiment pis les autres, qu'ils mangent de la marde.

Reste ouverte, les vrais de vrais viendront vers toi.

Courage.

Anonyme a dit…

Bonjour Michelle,

C'est avec ravissement que j'ai visionné ton entrevue à TLMEP. Enfin,une femme trans qui ose dénoncer publiquement les problèmes de ressources et les difficultés d'accès aux ressources pour les trans. Je me souviens à quel point j'ai dû prendre le taureau par les cornes lors de mon processus il y a maintenant 10 ans. Heureusement, comme toi, j'avais un bon emploi et de bons revenus, mais ce n'est pas le cas de toutes celles que j'ai alors connues. Ni celui de celles qui lasses d'attendre se sont suicidées au cours des 10 dernières années seulement.

Je t'embrasse et te souhaite tout le bonheur que la vie te doit.

Amicalement,

Daphné Poirier (MlleMDP2001@hotmail.com)

Marie Laroque a dit…

Bof! Comme quoi la famille, c'est pas toujours le cadeau du siècle...
L'important, c'est de s'accepter soi-même, ce que tu as l'air de faire à merveille.
Tes soeurs? Elles te rendent probablement service à leur insu. Qui a besoin de pareilles greluches dans sa vie? À ta place, je me dirais: Bon débarras!
Voilà.